Une Etoile
Elle s’appelait Poussière. Elle avait seize ans. Jamais au cours de toute ma vie je n’ai rencontré une telle force de caractère chez quelqu’un. Elle était petite et mince, presque trop maigre. Ses cheveux blonds d’une finesse exceptionnelle voletaient dans son dos, formant un nuage flou, comme lorsqu’au dessus des toits montent de gracieux volutes de fumée. Tout en elle n’était que légèreté, mais sa silhouette fragile semblait porter un poids écrasant, et provoquait un respect grave, quasi-religieux, chez celui ou celle qui la regardait attentivement. Comme le boulet qui empêche un fantôme de monter aux cieux, ce mystérieux secret attentait visiblement aux joies de sa jeunesse.
La première fois où je l’ai vue, une pièce de coton blanche en guise de robe, les pieds nus, et le port de buste d’une princesse, elle passait devant l’auberge sans nous voir. Ce soir-là, elle emportait avec elle un petit panier, bon nombre de bleus, et un cœur étourdi, en l’occurrence le mien.
Tandis qu’elle s’éloignait dans le noir, mon regard avait suivi cette surprenante apparition, étudié sa démarche incertaine sur les pavés abrupts, et la détermination paradoxale qu’elle mettait dans chacun de ses pas. Elle illuminait les vieilles pierres, la ruelle, et même le ciel si noir à cette heure de la nuit. Le contraste entre sa clarté naturelle et la grisaille ambiante formait un halo de lumière tout autour de son corps. Les autres passants n’étaient, à ses côtés, que des ombres à mes yeux éblouis.
Privé de ma raison, de mon esprit, de l’entendement même, et brusquement saisi d’une étrange passion, je l’ai suivie. Dans ma tête vide de toute pensée, les voix de mes amis, surpris de cette fuite impromptue, résonnaient à l’infini, lointaines et sans réponse. Ma muse s’éloignait déjà. Mes pas se sont alors glissés dans les siens, et à sa suite j’ai tourné dans une ruelle étroite et inquiétante. A l’autre bout, la lumière sale des lampadaires faisait ressortir la pâleur de sa peau, frissonnante au beau milieu d’une avenue déserte.
Dans un éclair de lucidité, je me représentai le petit chaperon rouge que suit éperdument un loup noir et affamé. Et en réalité, mon cœur était d'encre depuis bien trop de temps. Mais ce qui m'attirait à la suite de cette petite personne, loin de moi l'idée d'un vulgaire appétit charnel, c'était une curiosité démentielle. Pour la première fois depuis que l'obscurité s'était installée en moi, mon attention avait été accrochée par un ourlet virevoltant.
Moi qui avait besoin de chaleur, de réconfort, et qui ne le trouvais nulle part, cette fille lumineuse me semblait le paradis.
La poitrine battue par de grands coups sourds, le souffle erratique, je me tenais à l'angle du mur, adossé contre la pierre froide ainsi que je m'appuierais sur un ami. Quelques mètres seulement me séparait de mon subit fantasme, toujours immobile.
Le courage me manquait. Que dire, que faire ? Courir, l'attraper, la voler au monde entier ?
L'approcher doucement et lui déclarer une flamme bien trop rêvée pour être sincère ?
L'aborder sous un prétexte inutile, juste pour avoir l'honneur d'entendre sa voix ?
Oh, que cette idée me plut. Lui parler, simplement, banalement, me réchauffer à l'éclat de sa chevelure. Profiter d'un instant fragile, éphémère et indécis. Improviser une rencontre voulue. Désirer, encore et toujours. Ne pas être totalement satisfait pour continuer à jouir d'une envie vivifiante.
L'espace de quelques secondes, je réalisai que tout mon être était tendu vers elle. Je me sentis vidé, réduit à néant, un corps flottant autour d'une seule idée. J'étais abstrait, inconsistant, ce moment aurait pu être un rêve qu'il n'aurait pas eu plus de prise sur moi. J'étais tout entier dedans, je le vivais, ne pensait qu'à ça, et à rien d'autre . Le reste du monde était la nuit qui entoure un dormeur. Inexistante.
Le sortilège ne voulant pas se dissiper, heureux d'être enfin sorti du brouillard de mon indifférence, je me sentis brave. En trois pas, j'étais auprès d'elle.
Elle me tournait le dos, et je déglutis en admirant cette chute de reins si pure et encore si enfantine. Alors que je posais ma main sur son épaule ronde, ma rêverie se retourna brusquement.
Son petit hoquet de surprise me fit rire aux éclats, tel un dément. Le visage marqué par la stupeur, elle commença à se relâcher et m'examina attentivement. De haut en bas, les vêtements, la peau, les cheveux, les mains, je suivais son regard et me sentis mal à l'aise. Elle en savait déjà clairement plus sur moi, que moi sur elle.
A présent, la statue c'était moi. Toute ma hardiesse s'était évaporée dans la brume de cette aube qui nous entourait. Une voix s'éleva, et je mis plusieurs dizaines de secondes à comprendre que cette tonalité unique était celle de ma princesse. Mademoiselle Fragilité possédait la voix d'une femme mûre, bien trop mature et éprouvée par la vie.
-Vous allez bien, Monsieur ?
Le dernier mot s'adressait visiblement à mes chaussures de ville coûteuses. Le reste de la phrase était prononcé sur le mode mi-amusé mi-inquiet. Presque cynique.
-Bien sûr, réussis-je à dire en assurant ma propre voix. Je voulais savoir si vous étiez d'ici, je connais mal la ville et je cherche le port.
Pourquoi avais-je demandé le port ? Loin d'être romantique, cet endroit était le plus infâme de tous, puant le poisson et les maquerelles. Je me retins à temps de me jeter la tête contre le mur.
-Le port, Monsieur ? Ou les bordels ?
Maintenant, mon apparition était clairement offusquée, mais pas surprise pour un sou.
-Non, pas du tout, vous vous méprenez, je cherche mon bateau ! Je dois appareiller aujourd'hui même.
Là, j'étais fier de moi. Prouesse vocale, jeu d'acteur parfaitement crédible, réplique pertinente. Voir l'objet de tous mes vœux me mépriser ainsi me donnait une force nouvelle. Quelle ironie.
-Eh bien, je crois que si vous suivez l'odeur de sel et de poisson ensanglanté vous trouverez très aisément l'objet de votre voyage...
Ma blonde fronçait le nez, dans un petit geste comique de dégoût.
-Je vous en prie, indiquez moi quelque direction ! Et, je ne voudrais pas abuser, mais si vous pouviez m'accompagner à travers ce dédale de rues, je vous serais très reconnaissant. A la moindre odeur intempestive, je vous laisserais vous enfuir !
Ma propre audace me saisit le cœur, qui se remit à se débattre comme un beau diable. Il ne rêvait que de s'en remettre à cette jeune inconnue. La folie se dissipait grâce au retour à la normale de cette discussion, je retrouvais mon calme et me surprenait d'être si téméraire, rien que pour une fille.
-Monsieur, je ne cherche pas de galant, trouvez un autre guide. Bon retour chez vous, et que la mer vous soit clémente.
Ma chérie, mon aimée, mon grain de beauté, mon caprice, ma toute nouvelle fantaisie, me tourna le dos et s'esquiva. En moins de temps qu'il me fallut pour encaisser le choc, elle avait totalement disparu.
Je ne sais trop comment, trop hébété pour comprendre ce qui se passait autour de moi, je retournai penaud à l'auberge, finit quelques bières avec mes amis, et allai finalement me coucher.
Dans mon lit, je songeai très sérieusement. Rageux au possible, je me promis de la poursuivre, de la retrouver et de préparer mes arguments afin que plus jamais elle ne me repousse. Je voulais percer son mystère. Je voulais l'avoir à moi, rien qu'à moi. Je voulais l'impressionner, la séduire et la chérir autant que laver l'affront qu'elle m'avait fait.
Divisé entre l'adoration et la rancune, je m'endormis sur la résolution de l'attendre devant l'auberge tout le lendemain soir.