Epopée Terrestre

Publié le par Luz

Cette fois-ci, la nouvelle est entière, terminée, et surement un peu trop emphatique.

Plusieurs états d'esprits au fil du texte, vraiment.

Hope that it's good.


Voyage résonne dans ma tête, carillonne à mes oreilles et m’inspire une profonde nostalgie. Voyage est un mot, un masculin singulier qui recouvre une entité féminine et plurielle. Voyage se conjugue à tous les temps, passé, présent, futur surtout, par pluie ou par neige, soleil ou bien grêle.

Ce mot renferme, tel un écrin, les mille trésors d’un abandon total. Le véritable voyageur abandonne société et conventions, laisse derrière lui le poids de sa culture. Il est un homme neuf.

Celui qui décide, après mûre réflexion ou sur un simple coup de tête, de partir, de changer, crée le vide. Il chasse les préconçus qui l’ont façonné dès la naissance, efface les préjugés de sa mémoire, et, en un mot, il fuit. Vierge à nouveau, le voyageur cherche la connaissance, de lui, du reste du monde.

Il va vers l’inconnu sans plus se connaître lui-même.

Il mène une quête insensée de nouveauté, de perfection. Ailleurs, peut-être, existe une culture qui lui convient mieux, des valeurs qui donnent un vrai sens à nos vies, une religion qui nous donnerait enfin l'envie de croire, des paysages au cœur desquels on aimerais vieillir serein. L’homme qui épouse le voyage se marie avec la paix. Car qui dit découverte, dit tolérance, et qui dit connaissance de soi, dit confiance et dit confiance en l’autre. L’autre, c’est celui qui est différent. Savoir l’accepter, c’est promouvoir la paix. Savoir l’apprécier, c’est toucher à la sagesse.

Oui, il me semble que le temps est venu pour moi d’être un voyageur. Ma petite vie parisienne se résume globalement à un bureau recouvert de papiers, de plaintes et de récriminations, à un divorce peu glorieux, mon horizon se réduit au stade voisin, dans lequel je tourne en rond à petites foulées tous les dimanches. Mon quotidien est fait de pastis, de Malrboros à répétition et de pâtes au pesto, mes amis sont aigris et mon chien paresseux. Le seul restaurant que je fréquente, c'est celui du bout de ma rue, ma seule excentricité de me commander un plateau japonais le samedi soir. Les années qui passent sont de plus en plus vides de sens. Je me fais l’effet d’un escargot, arrêté dans sa course sans aucune raison, rentré dans sa coquille jusqu’au prochain orage...

La saison des pluies se fait toujours attendre.

Oui, je vais prendre la route. Puisque l’immobilité me définit depuis trop longtemps, il me faut à présent devenir un voyageur itinérant, toujours en mouvement.

Perdu dans ma réflexion, je rentre dans une échoppe bigarrée. Aujourd’hui, je fête seul ma trentième année, et mon premier périple en tant que nomade aura pour but de m’offrir un cadeau à moi-même. Un cadeau comme symbole, comme preuve, de mes nouvelles résolutions.

Je passe la porte, accueilli par une douce musique orientale qui s’échappe de l’arrière-boutique. L’endroit se résume à une pièce étroite et encensée, où la vendeuse étale sur ses présentoirs des bibelots des quatre coins du monde. Ces objets me fascinent immédiatement. Cette camelote me paraît exceptionnelle, car elle me fait ouvrir les yeux sur tout ce que je ne connais pas. De fait, chacun de ces objets doit posséder une histoire, un passé. Chaque petite figurine en terre cuite doit avoir pris l’avion plus souvent que moi.

Sous mes yeux fatigués, un extraordinaire papillon bleu indigo se pose sur un gros bouddha de bois précieux. Étonné, je cligne des yeux, me frotte les paupières, bat des cils, rien à faire, le papillon reste là, presque immobile. Ses ailes de papier de soie remuent légèrement, comme pour me narguer, comme pour nous menacer d’un cyclone. Je me déplace selon un vecteur horizontal, ne quittant pas des yeux l’étrange insecte. Puis je secoue la tête en me réprimandant tout seul. Non seulement il n’a pas bougé d’un cil, tranquillement reposé sur ce bon gros bouddha, mais en plus je me demande quel mal peut bien me faire un papillon.

J’admire un peu plus loin une collection de pierres semi-précieuses, opales indonésiennes, turquoises égyptiennes et du lapis-lazuli sûrement ramené du légendaire pays de Pount au vu de sa qualité, ou encore de la cornaline indienne, rappelant la couleur du safran. Des odeurs d’épices me montent d'ailleurs au nez, provenant de derrière moi. Je continue mon petit tour de la boutique, perdu dans un voyage imaginaire.

Je retrouve le papillon bleu exactement là où je l’avais laissé. Toujours statufié. Je le crus mort, et une envie de petit garçon me prit de le toucher. J’avançai une main timide et frôlai la bête du bout du doigt. Dans un éclair de bleu profond, le papillon s'envola, s’échappa, et franchit la porte de l’arrière boutique.

Je ne sais pourquoi, ne voyant pas la vendeuse, et mû par une curiosité soudaine et irrépressible, je passai à mon tour le rideau de perles et passai dans la pièce voisine.

A peine étais-je de l’autre côté qu’une odeur de curry me prit à la gorge. Agréable, mais bien trop forte. J’éternuai violemment, et ouvrit grand les yeux sur un spectacle que je n’imaginai pas trouver dans une arrière cour parisienne.

Tout autour de moi, les hommes et les femmes étaient en nombre, caramélisés par le soleil, beaux et vêtus de pures couleurs. Les tissus évoquaient le ciel et le feu, les fleurs et les minéraux. Toute la gamme entre le violet et le orange était déclinée sur les saris des dames, en passant avec une certaine insistance par toutes sortes de rose.

Une charrette faillit m’écraser, et je me fit insulter dans une langue inconnue. Tandis que je marchai sans but à la découverte de ce lieu étrange, deux enfants aux cheveux d’encre me bousculèrent. Plutôt que de tomber, je me rattrapai à un mur. L’ocre de ce crépis réchauffait la maison, donnait l’envie de rentrer et de se blottir dans un coin. Poli, je respectai l’intimité des gens, et passai mon chemin. Les habitations étaient de forme cubique, et on les aurait dit imbriquées les unes dans les autres avec une application méticuleuse au désordre.

Déboussolé, je m’assis sur les marches d’un palier. Une vache dormait au milieu de la route de terre battue. Une femme, drapée dans un tissu bleu indigo, passa près de l’animal en lui jetant un œil respectueux. Les enfants couraient partout, libres et charmants malgré la crasse caractéristique de leur âge. Le brouhaha environnant ne semblait gêner personne. Je laissai mon regard s’égarer au-dessus des toits, remarquai une construction plus recherchée et plus noble se détacher du reste des habitations. Une tourelle à la maharadjah dépassait d’un mur d’enceintes joliment ourlé. De grandes arches servaient de fenêtres. Je décidai de m’en approcher pour mieux l’admirer. Empruntant de fines ruelles, je me dirigeai à peu près dans la bonne direction, au hasard des impasses et des carrefours. Deux fois je me trouvai nez à nez avec un mur, et plutôt que de rêver d'une ascension utopique, je zigzaguait jusqu'à bon port.

Le palais m’apparut bientôt dans sa sobre splendeur. Les arches et les colonnes ornées ne manquaient pas, de petits balcons circulaires formaient de légères excroissances sur le chemin de ronde, plus voué à la distraction qu’à la défense. Tout au centre du bâtiment s’arrondissait une coupole blanchie par les rayons du ciel. Je ne la voyais pas bien car elle était à moitié cachée par de grands draps pourpres, tendus au gré des arcs et des piliers.

Le palais jouait avec le soleil, tout rayonnant de lumière, mais protégeait jalousement la fraîcheur de ses coins tranquilles. Une ombre ocre beige le baignait, rappelant les reflets d'un pot de miel. Les mille détails sculptés sur les chapiteaux des colonnes me rendaient poète. De petits escaliers en colimaçon, malicieux, invitaient à se perdre. Les tentures caressées par le vent me donnèrent des envies de paresse. L'ensemble attirait, subjuguait. Quelque chose de chaleureux et de majestueux à la fois se dégageait du lieu.

Cette allure noble et accueillante ne laissait pas de me surprendre, venant d'un être de pierre. Tout à mon admiration, je ne vis pas venir la crampe.

Baissant la tête, je me massai la nuque avec une grimace. A mon grand soulagement, personne ne faisait attention à moi. Alors, un détail me frappa, que je n’avais pas remarqué avant. C’était le silence. Alors qu’au cœur du village, le bruit de la population, les harangues des marchands et les musiques gaies qui s’échappaient par les fenêtres remplissaient mes oreilles, ici tout était calme. Les passants se taisaient, visiblement par respect, dès qu'ils approchaient.

Je fis le tour de la propriété, aperçus ce qui semblait être un magnifique jardin au détour d’une arche grillagée, et revint devant l’entrée principale, penaud.

Intrigué, je restais planté là avec des questionnements sans fin, lorsque je finis par percevoir quelques notes d’une musique lente et douce s’envoler d’une pièce à l’étage. Au bout d’une heure passée là, exaspéré d’un tel mystère, la soif se fit sentir. La faim également, à bien y réfléchir. N’ayant pas un sou sur moi, à part deux ou trois imbéciles d’euros, je me trouvai bien embêté.

Résolu, je me levai donc et frappai trois coups secs sur la grande porte de bois massif. Celle-ci s’entrouvrit presque aussitôt, dévoilant deux hommes dans l’obscurité. Le plus jeune, brun de peau et noir de cheveux, me dévisagea de haut en bas en silence. Le deuxième, dont les cheveux gris se devinaient sous son turban immaculé, lui fit signe de reculer. Leurs corps secs et longilignes m’impressionnaient, mais moins que l’évidente sagesse qui se dégageait du plus âgé.

Il m’adressa la parole, posa une question dans cette langue fluide et chantante que je ne comprenais pas. Je tentai quelques mots d’anglais :

-Whose this house ? Hungry, dis-je en montrant mon ventre. Thirsty, insistai-je en mimant le geste de se désaltérer. Friend, terminai-je en leur souriant timidement.

Je me sentais parfaitement ridicule.

L’homme fronça les sourcils, puis se détendit. Il me répondit par une longue déclaration à laquelle je compris trois choses :

-le maitre de la maison était absent

-je pouvais rentrer me reposer, boire et manger

-je ne pouvais pas rester longtemps, car la fille du seigneur était là.

Il me débita un certain nombre d’explications religieuses, comme quoi une jeune vierge ne devait pas fréquenter d’hommes, et qu’elle ne devait même pas les regarder. Il valait mieux pour une jeune fille de son rang qu’elle en reste éloignée, et conserve toute sa pureté.

Heureux d’avoir passé les murs, je me laissai guider dans des corridors fraîchement lumineux. Je passai dans de petites cours où l’eau des fontaines avait une apparence diamantine, foulant du pied une pelouse imitant la soie. L'intérieur de la forteresse remplissait ses promesses. Je me restaurai tranquillement dans une grande cuisine toute blanche. Les mets épicés me picotèrent joyeusement la bouche et les gourmandises au miel firent office de calmant. Je discutai du mieux que je pouvais avec le monsieur au turban. L’autre homme restait lointain et réservé. Il semblait me considérer comme un intrus, une gêne sur son territoire. Pourtant, loin de moi l’intention de marcher sur ses plates-bandes, je commençai à m’inquiéter de comment rentrer chez moi.

Mes légères inquiétudes s'enfuirent bien vite, devant les merveilles que recelais le château. Ayant sympathisé avec l'homme aux cheveux gris, il me proposa de visiter le palais en sa compagnie, et je rêvai toute l'après-midi durant devant des statues exquises, des dorures royales ou un quelconque vase scintillant. Le soleil n'était plus très loin de la courbure de la terre lorsque nous débouchâmes finalement au cœur du palais, au-dessus de tous. Mon compagnon me fit signe de m'asseoir pour profiter du spectacle. En effet, du haut de la coupole, le coucher de soleil était fabuleux.

J'aurais pu, évidemment, juste admirer la vue, puis redescendre avec mon nouvel ami. J'aurais du seulement voir ce que l'on me montrait, non pas ce qui était caché. Si seulement, après avoir dit aurevoir aux derniers soupirs de l'astre, j'étais allé simplement me coucher. Le lendemain, je serais parti, rentré chez moi.

Malheureusement, ce soir-là, il y eu une éclipse. Quelques minutes après notre installation au sommet du bâtiment, je m'ennuyais déjà. Attendre pour voir le soleil mourir ne m'avait, à vrai dire, jamais plu. J'aimais la couleur des nuages au crépuscule, mais j'étais dénué de la patience nécessaire pour attendre que l'astre solaire s'en aille.

Mes yeux s'égarèrent, je regardai tout autour, dans la campagne verdoyante, intrigante, dans le village endormi, et puis je cherchai l'endroit d'où j'étais venu. Ensuite, je me rappelai le jardin entraperçu dans l'après-midi, et le retrouvai juste en dessous de moi, au bas de la coupole. Les arbustes soigneusement taillés semblaient avoir poussé à leur aise, les fleurs bien rangées par couleur formaient un curieux assemblage. Les bosquets entouraient un petit banc, et une fontaine de plus.

C'est là que je faillis tomber du toit, par stupeur. J'écarquillai les yeux, oubliant totalement le soleil. Mon étoile était apparue dans le jardin du maharadjah.

Sa robe claire tranchant sur les verts de nuit du jardinet, différente de tous ces saris bariolés que portent les filles du peuple, cette déesse surpassait toutes les beautés des Indes orientales. Elle était plus gracieuse que la panthère noire, avait les os plus fins qu'un oiseau de paradis, et je voyais d'ici ses yeux d'émeraude, qu'aucune pierre précieuse n'aurait pu égaler.

Frustré de ne pouvoir l'admirer plus à mon aise, j'écourtai la séance de méditation et demandai au vieux sage de me ramener en bas, prétextant le vertige. Aimable, il me conduisit jusqu'à une petite pièce confortable, et me souhaita bonne nuit. Cette chambre de domestiques était aussi douillette que la mienne à Paris. Les rêves se succédèrent les uns aux autres, toute la nuit, plus fous les uns que les autres, où la fille du maharadjah m'appartenait, enfin, et à moi seul.

 

Deuxième jour

 

Lorsque le matin entra dans ma chambre, il me trouva roulé en boule dans un angle du lit, les yeux noirs et cernés. Les rêves m'avaient épuisé, et j'avais préféré me réveiller aux premiers chants du coq, plutôt que de me vautrer dans mes songes.

Je n'aimais pas qu'on me fasse croire à l'impossible, même quand c'est mon inconscient qui s'exprime. Ouvrir les yeux sur la réalité alors qu'en rêve, tout était parfait, c'est véritablement insupportable. La foi ne manque pas au dormeur, il est facile d'atteindre le bonheur à partir du moment où l'oreiller est complice de nos hallucinations. Aussi je luttai contre moi-même depuis plusieurs heures, en attendant l'aube. Pour ne pas penser à cette fille de roi qui m'avait ensorcelé à distance, je me concentrai sur l'image d'un brocoli. Le brocoli est le plus ennuyant des légumes. Rien que le son [brokoli] n'a rien d'intéressant. C'est un mot rude et primaire, simple, tout simplement inutile. Et le légume en soi, n'a pas de goût, pas d'originalité. Bref, si vous voulez ne penser à rien, pensez à un brocoli. Ceux qui aiment la couleur n'ont qu'à imaginer un peu de ketchup dessus, et ceux qui se sentent seuls n'ont qu'à inventer un parterre de brocolis. Quoi, pas contents ? Vous êtes gourmands, peut-être ? On ne peut pas dire que penser à un brocoli donne faim, mais il convient d'éviter de penser à un gratin, la béchamel donne trop envie.

Ma diversion tournait à l'obsession. Je me secouai, m'habillai et sortit dans la lumière tremblotante. Il faisait encore frais, mes bras se couvrirent de chair de poule. Un seul désir m'occupait l'esprit : j'aurais voulu être un végétal ou un minéral, quelque chose de réellement insignifiant, pour peu que je puisse admirer ma panthère des Indes une fois de plus. Je m'assis directement sur le sol, au creux d'une arche, admirant sans plus d'intérêt une de ces petites cours végétales dont le palais avait le secret. Leur spécialité ici, au-delà des épices ou des couleurs, c'était le mystère. Et j'en avais plus que ma claque des secrets, des cachotteries, des non-dits. Même les plantes entrelacées qui grimpaient à l'assaut des arches avaient ce matin-là une attitude suspecte. Frissonnant, je fixai mes pieds nus dans la rosée. Le même silence qu'hier régnait sur les lieux, mais il m'était devenu pesant et oppressant. Comme un besoin vital, l'envie de cueillir une rose et de me précipiter au balcon de ma belle me prit à la gorge. Je me représentai l'image de la lourde porte de bois se refermant derrière moi, et moi dans la poussière, humilié et jeté dehors à coups de pied. Dans un premier temps, je pensai « Non, ce lieu est bien trop magique pour que je veuille le quitter. Il me faut au moins attendre le retour du maharadjah pour le remercier de la convivialité de sa demeure. »

Puis l'idée fit son chemin, m'empoisonna les veines, me noya le cerveau sous une multiplication des scénarios possibles. Comme une drogue, cette unique pensée insistait.

Ma décision fut sans appel, irrévocable. D'un bond, j'étais sur mes pieds, d'un leste mouvement de la main, la plus belle rose rouge du jardin sauta dans ma main, sans une éraflure. Le temps d'une respiration, et je franchissais le grillage doré du petit jardin. Des odeurs indescriptibles me stoppèrent au bout de trois pas. Un vertige profond me fit tourner la tête. Je repris mes esprits et fonçai vers ma destination, plus déterminé que jamais.

Une petite porte à la « Alice au Pays des Merveilles » s'ouvrait devant moi. Je la poussai et changeai de monde. A présent, un encens agressif me piquait les yeux, et la soie chamarrée de tous côtés éblouissait de feu, d'or et de rouge. « Ali Baba et les 40 voleurs » ont rencontré Shéhérazade et l'ont kidnappée. Je la devine à quelques mètres, recouverte de voiles transparents, sur une montagne de coussins. A sa posture alanguie, il me semble qu'elle est endormie, mais je surveille prudemment les alentours avant d'oser m'approcher. La pièce est vaste, seules deux grandes fenêtres laissent passer la lumière. Personne, pas une seule domestique, pas de gardes. Le silence est le même ici qu'à l'extérieur. La princesse me tourne le dos. Au creux des reins, une fleur joliment tatouée au henné. Cette peau couleur caramel me subjugue. Je tends la main vers elle, sans réfléchir.

Un bruit épouvantable me fait sursauter. Cela vient de la pièce voisine. En quelques enjambées, énervé d'être dérangé, je me dirige vers l'origine de ce vacarme. A ma grande surprise, une petite cuisine orangée se découvre derrière un rideau. Au sol, toute la vaisselle est brisée. Une petite fille me regarde avec des yeux ronds. Mordillant sa lèvre, je la devine pleine de culpabilité et effrayée comme un chaton au bord d'une rivière. Je fonds d'admiration pour cette jolie petite. Tout d'un coup, elle s'enfuit en courant. Ne sachant que faire, je retourne près de ma beauté endormie. La fumée parfumée doit me perturber, je me sens euphorique. Je me laisse tomber dans le flot de coussins, et étend le bras vers la taille fine de la fille du maharadjah. Celle-ci n'a pas bougé. Allongé près d'elle, je l'attire à moi d'une main ferme. Pris de folie, sûrement, je profite de ce qu'elle dorme si profondément, et pose ma main sur son sein rond. La pauvre petite doit avoir oublié de se couvrir durant son sommeil, car la peau si douce en cet endroit est gelée dans ma paume. Le sang me brûle les veines, je respire par saccades. Inspirant l'air opiacé, je ne me sens plus moi-même. Je serre violemment la courbe pleine de sa poitrine, un sein dans chaque main à présent. Cette impression de tenir une merveilleuse poupée entre les bras fait craquer toutes les barrières de ma civilité. Je me sens bête sauvage, dégoûtant et indigne d'une telle chance, mais l'excitation qui me gagne n'est pas naturelle. Trop tard pour échapper au poison flottant dans l'air. Gourmand, je vole un baiser léger à la princesse aux yeux fermés. Pas de réaction. La fièvre me prend, monte et m'enlève toute capacité de raisonnement. Je réitère, embrasse avec ferveur mon oiseau de paradis. Elle ouvre les yeux, et deux émeraudes se plantent en moi comme des poignards. Mon cœur saigne, se tord en tous sens, espérant s'échapper de ma cage thoracique pour se remettre entre les mains de la belle en voiles légers. Mes mains immobilisant ses poignets, nous ne bougeons plus. Son regard tranchant me rend une partie de ma raison. Cette position est maladroite. Sur elle, dominant, je me sens faiblir de seconde en seconde. Non seulement je suis relativement nul pour faire des pompes, mais je ne peux éviter ses yeux verts. Je cède, et roule sur le côté avec un geste d'excuse. Je me tais pour ne pas balbutier. Je pense « Elle n'est pas si pure et innocente que ça, en vrai». Elle parle, d'une voix basse et troublante. Toujours aussi incompréhensible, cette jolie langue. Elle se tait, attend ma réponse.

Je baragouine une formule de politesse que le vieux m'a apprise hier, tente de me faire comprendre en anglais. Je lui dis que je suis un étranger, et que je l'aime, et que c'est la faute de l'opium dans l'air, enfin non, c'est pas à cause de l'opium que je l'aime, mais c'est la drogue qui m'a fait perdre les pédales et c'est à cause de cette saleté que j'ai porté atteinte à sa dignité, et puis, oh merde, shit, mierda, je ne sais plus comment m'exprimer, et mon sang est toujours infecté par ce venin qu'est la drogue opiacée. J'explose en sanglots, ridicule, ému, ne sachant plus quoi dire, comment communiquer. Je me sens seul, j'ai honte, elle est belle, je l'aime. Une expression interloquée lui soulève le sourcil droit, lui donnant l'air d'un aigle surpris. Ses grands yeux verts ont kidnappé mon âme. Un sourire réprimé fait frémir ses lèvres, sa poitrine mal cachée par les volants me laisse deviner un fou rire qui monte et qui ne se refuse pas. La tension se relâche, ses dents blanches ont l'éclat des perles au fond de l'eau turquoise des mers du Sud. Elle rit. Je n'ose.

Deux heures plus tard, je ressors de ses appartements, le sourire aux lèvres.

Regagnant ma chambre, j'y trouve le vieux d'hier. Mon nouvel ami affiche un air sombre, et ses yeux sont vides lorsque je les croise. Sans un seul froncement de sourcils, il me dit « You must leave » et ressors.

Je me laisse tomber sur le matelas, abasourdi, trop d'émotions.

Il me semble que je m'assoupis, que je me rendors et rattrape mes heures en retard, d'un sommeil noir et sans rêves, cette fois-ci.

 

___


Le réveil sonne. Bip, Bip, BIP, BIP, BIIP, BIIIIP ! Pan. Je me retourne sur le flanc, ignorant royalement le robot électronique qui m’agace. Je fixe le mur, cherche à me souvenir de mon songe. Il vient de s’achever, et pourtant, il s’est déjà évaporé dans la brume matinale. Je finis par me lever, passe dans la cuisine et me sers un bol de café. J’entrouvre ma fenêtre, passe la tête au-dehors et inspire un bon coup d’air frais. Je referme, récupère mon bol dans le micro-ondes avant qu’un nouveau BIP ne se déclenche, insupportablement irritant. Rien de mieux pour me mettre de mauvaise humeur le matin. Je m'assoies, cligne des yeux pour me débarrasser des restes comateux de la nuit. Posé sur une feuille de ma plante verte en plastique, voilà qu’un papillon indigo remue ses ailes avec délices. Je me pince la peau du bras, l’illusion persiste. Le prenant alors au creux de mes mains avec milles attentions, je rouvre ma fenêtre et fait s’envoler le joli papillon. Mon rêve me revient par morceaux, et je mets plusieurs minutes avant de réaliser que je suis debout en caleçon dans un courant d’air. Je me rassoies devant mon café. Réfléchis quelques secondes. Puis je prends mon bol, allume l’ordinateur et me lance dans une enquête approfondie. Alibabuy me prédit 646 avec Lufthansa, 844 avec KLM, et 528 avec Air India. Le choix est vite fait, ma décision prise, irrémédiablement.

 

Une semaine plus tard

 

Je descends la passerelle, ressens comme le choc d’une explosion la vague de chaleur qui monte et me frappe. Je respire difficilement, puis tout mon corps s’adapte. Je maudis mon jean, bénis ma chemise légère. Un coup d'oeil en arrière à mon avion, puis je travers couloirs et salles d'un pas affranchi.

Un sac à dos, une paire de baskets, sont mes seuls accompagnateurs. Mes envies sont mes seules guides.

Je sors de l’aéroport, un sourire monte à mes lèvres. Je retrouve avec joie les gens et l’ambiance exactement tels que je les avais inconsciemment imaginés.

Je vis mon rêve, au lieu de continuer à rêver ma vie. Et ce n’est que le début.

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<br /> <br /> Si tu avais sorti ta nouvelle un peu plus tard, un volcan serait venu perturber ton rêve vécu ....<br /> <br /> <br /> Tu participes à des concours quelquefois ?Un festival de la nouvelle ça doit encourager, non ?<br /> <br /> <br /> <br />
Répondre
L
<br /> <br /> Je ne suis pas capable d'écrire sur commande.. Impossible de respecter une longueur de texte, un thème, ou un délai de temps .. Sorry !<br /> <br /> <br /> <br />
D
<br /> <br /> J'ai adoré ! J'avais besoin de ce rêve pour effacer la fin du travail de la semaine ! Et j'ai bien aimé la morale de l'histoire. Beaucoup de maturité dans l'écriture, jeune fille ! Va falloir que<br /> tu écrive plus et que tu pense à coller ça un jour dans un livre...<br /> <br /> <br /> Techniquement, j'ai pas compris pourquoi tu as changé de temps à un moment, tu étais au présent et tu es passée au passé simple...<br /> <br /> <br /> Continue !<br /> <br /> <br />  <br /> <br /> <br /> <br />
Répondre
L
<br /> <br /> Oui, problème de temps, je m'en suis rendue compte, j'arrive pas à gérer ça.<br /> <br /> <br /> Étrange comme les images étaient réelles dans ma tête.<br /> <br /> <br /> <br />