En attendant l'éclaircie...
[ Besoin de savoir si le ton est juste, si l'histoire semble réaliste... ]
Ce jour-là, le ciel attirait les regards par son exceptionnelle pureté. Pas un nuage n’aurait su troubler son immensité azurée, d’un bleu si profond que le jour se confondait presque avec la nuit. Le soleil s’étalait vers l’Ouest, en direction de l’océan tout proche, ainsi qu’une tache claire qui s’enfuirait d’un tableau détrempé. Les premiers moissonneurs résistaient tant bien que mal à l’envie de lever la tête et de se perdre dans la contemplation de cet infini.
Dans un champ encore intact, deux jeunes gens, allongés côte à côte. Tôt dans l’après-midi, ils avaient réussi à échapper à la surveillance des adultes, et réalisé ce désir de paresse qui saisit le cœur de tous pendant la belle saison. Des dizaines d’épis aux reflets dorés tout autour d’eux, ils admirent les circonvolutions d’oiseaux rendus muets par le plaisir de fendre un air si lumineux. La jeune fille roule sur le ventre avec un soupir et regarde son compagnon, sans un mot. Elle se tient en appui sur ses coudes, le buste légèrement relevé. L’objet de son étude semble plongé dans une longue et importante réflexion. Une hirondelle perçoit alors, en passant, quelques bribes de phrases, prononcées sur un ton tranquille et songeur.
-Crois-tu que ton père ait vraiment besoin de moi demain ? Je veux dire, demain, et pas un autre jour. La saison des moissons vient tout juste de commencer, ce n’est pas urgent, alors que nous allions faucher demain ou dans deux jours… Je crois que ce serait le temps idéal pour une balade en forêt.
Dans les deux yeux très clairs qui le fixent passe un nuage. La jeune fille tire sur une mèche de ses longs cheveux bruns, machinalement, pousse un autre soupir, et lâche :
-Ewen, tu sais bien que mon père est très soucieux de ses récoltes et qu’il essaie toujours de battre des records de vitesse pour les mettre au sec. La première pluie peut tout gâcher, je ne t’apprends rien.
Ce ton agacé sort le jeune rêveur de sa nonchalance.
-Qu’est-ce que tu as ? demande-t-il avec un froncement de sourcils.
-Moi ? Rien du tout, réplique son amie en détournant la tête.
-Si. Tu es de mauvaise humeur, ça ne te ressemble pas. Mathilde, regarde-moi.
D’habitude, la jeune fille était aussi calme que le lac voisin. Sa patience légendaire et son sourire faisaient d’elle la fille idéale pour toutes les mères du village, et elle ne plaisait pas moins à leurs fils.
-Je ne suis pas de mauvaise humeur. C’est juste que tu cherches toujours à échapper aux corvées collectives, aux activités de groupe…
Le garçon se redresse à demi. Il fixe les petites tourelles grises qui dépassent du sommet de la colline, en face, au-dessus des grains de blé.
-Ah oui, je vois. Et toi, tu préfèrerais rester avec les autres. Ou plutôt, tu préfèrerais rester avec ton François…
La petite pique, lancée sans prévenir sur un ton narquois, fit immédiatement effet. Mathilde, les joues rouges, s’enflamme.
-Non ! Ce n’est pas ce que je voulais dire. Enfin, oui, peut-être, et puis alors ? Tu le détestes parce qu’il est noble ! Et parce que tu es jaloux qu’il m’aime !
-Ah oui, il t’aime, qu’est-ce qu’il ne faut pas entendre. On se demande qui est le plus rêveur de nous deux. Si François de Saintange t’aime, moi je suis roi de France ! Il s’amuse avec toi, tu ne l’auras jamais, Mathilde !
Le ton monte très vite, trop vite, et la colère remplit l’espace qui les sépare.
-Oh, tu es insupportable ! Tu t’arranges toujours pour placer le sujet entre deux phrases ! Je n’en peux plus de tes critiques et de tes sous-entendus, je ne veux plus t’entendre !
La jeune fille se lève brusquement, un brin de paille glissé entre deux mèches de cheveux. Elle s’éloigne d’un pas décidé, rageur.
Leurs disputes sont de plus en plus fréquentes ces derniers mois. Et de plus en plus brèves, car le sujet est toujours le même. Ce n’est plus qu’une inlassable répétition du même dialogue entre deux sourds. Chacun a définitivement choisi sa position, et ni l’un ni l’autre ne veut céder, intimement convaincus d’avoir raison. Le moindre prétexte donne lieu à un nouveau combat, et le temps passé ensemble devient pénible. Ils essaient de sauver leur relation, si puissante autrefois. L’image du naufrage d’un bateau qui ne voudrait pas couler s’impose à l’esprit d’Ewen.
Il se relève à son tour, et la rattrape. Il l’immobilise en quelques instants en la prenant dans ses bras. Mathilde ne résiste pas. Elle enfouit son visage contre l’épaule de son ami, le temps d’essuyer ses yeux trop brillants. Puis elle relève la tête et le regarde, d’un air un peu perdu. Soudain, la chaleur à laquelle ils échappaient au sol leur monte à la tête, étouffante.
-Je sais tout ça…, avoue-t-elle d’une voix mal assurée.
-J’ai raison, alors ? Tu l’admets enfin ? Depuis le temps que je tente de te raisonner ! Il ne te mérite pas et te pourrit la vie. Laisse-le ! On se suffisait bien tous les deux, avant, non ?
Ewen récupère cette attitude détendue qui lui est propre, et sourit.
Il croit à sa victoire, juste avant de s’apercevoir que la jeune fille s’est à nouveau assombrie. Il entend les mots détachés, martelés avec un entêtement enfantin, note les intonations plus graves, et prend conscience que cette dispute finira comme les autres.
-Oui. Mais ça ne change rien.
Mathilde se dégage et répète avec obstination :
-Ca ne change rien du tout. Il m’aime. Il me l’a dit.
Elle attend la réplique qui ne vient pas, incapable de voir ses pieds qu’elle fixe pourtant assidûment. Lorsqu’elle lève enfin les yeux, elle comprend la raison de ce lourd silence. Ewen reste affreusement pâle, sans expression, muet.
Ils s’affrontent du regard. Comme toujours, c’est lui qui gagne.
Il admire un instant son amie de toujours, magnifiée par l’intensité de ses émotions. La chevelure en pagaille, les yeux écarquillés par les larmes refoulées, Mathilde détourne la tête, une fois de plus. Une fois de trop.
Chacun vient de comprendre l’aspect définitif de cette altercation, la dernière d’une longue liste. Ewen esquisse un mouvement de recul, toujours blême, et Mathilde retient une impulsion qui l’incite à se jeter en avant, dans un geste d’excuse. La fierté l’en empêche, ainsi que quelque chose de plus profond.
Leurs visages affichent l’expression de celui qui vient d’entendre un sourd craquement en provenance du sol, et qui se rend compte de ce qu’il a écrasé avec horreur.
Dans ce genre de situation, inconsciemment ou non, la personne déteste le pied responsable de cette destruction.
Mais, lorsqu’on écrase une vie d’amitié avec toute la force de son être, la haine de soi que l’on éprouve en retour n’est-elle pas mortelle ?
Ewen se rallonge à sa place, comme si rien ne s’était passé. Le choc lui a coupé les jambes et il ne veut pas le lui montrer. Incapable de mettre en ordre ses pensées, il joue distraitement avec un épi. Mathilde le regarde toujours, abasourdie, et ne s’explique pas cette réaction inattendue.
Alors qu’elle se décide à partir, le garçon, qui lui tourne le dos, déclare d’une voix neutre :
-Va-t-en. Va le retrouver. C’est ton choix, après tout. La vie de château contre une vie d’amitié, aucun doute à avoir. Mais tu ne pourras plus faire demi-tour. Ne vient pas te plaindre de ne pas avoir été prévenue. Je ne veux pas être gagnant par défaut. Si cela se passe mal, ne reviens pas vers moi en prétextant l’erreur. Je ne veux plus te voir, jamais.
Il s’étonne lui-même de l’aplomb avec lequel il lui lance ces ultimes mots. Mathilde ne les rattrape pas. Elle fuit les lieux de la catastrophe. Il la voit courir, là-bas. Avec un imperceptible haussement d’épaules, Ewen se dit que c’est peut-être mieux ainsi. Avec le temps, il aurait pu regretter sa dernière phrase.
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